SCULPTURE

31 - Les Romantiques bigourdans : Léon Dufrène

 

L’été 1915, Léon Dufrène regagne la Bigorre pour se faire soigner à Bagnères-de-Bigorre, prend les bains au Salut et, peu à peu, recouvre l’équilibre. Puis il reprend du service. On le charge de l’instruction de la classe 1917, à Tarbes et au camp de Ger. Il s’installe au 36, rue des Cultivateurs. Le 4 juin 1916, naît sa fille Berthe. Le “chouchou chéri” de son père est là ; c’est le grand bonheur. Edmond Desca lui écrit : “Je suis heureux de savoir que tu armes les défenseurs de la patrie originaires de la Bigorre. Nous sommes ici sous la pluie des bombes que les aéroplanes prussiens viennent lancer… J’espère que nous nous reverrons après ce cauchemar, je te souhaite du bon courage et de la bonne chance”. Au début de 1917, il rejoint la 23e brigade sur le front de Verdun "par devoir de Français". Le 24 août, la guerre fait rage au nord de la cote 304, à Béthincourt, près de Verdun. À la tête de son groupe, le sous-lieutenant Dufrène donne l’assaut. Touché au flanc droit par un gros obus, il s’affaisse doucement sur la terre du sacrifice. La blessure est vraiment trop grave pour qu’il souffre longtemps. On le panse et le couche sur le dos, son sac placé sous la tête. On lui parle en lui tenant la main et le veille. Il est sept heures du soir. La Mort qui rôdait devant cet Enfer des braves l’entraîne vers les Champs-Élysées, terre toujours riante couverte de verdure, de feuillage, de fleurs et de fruits. Le héros, le poète, l’artiste au ciseau d’or, repose désormais en paix au cimetière militaire de Béthelainville, dans la Meuse. Une petite clôture en bois, une tombe immatriculée E.92, une croix, un modeste bouquet de fleurs des champs posé sur le tertre de son corps composent son champ de repos. Depuis le 9 juillet 1934, une rue tarbaise porte le nom de Léon Dufrène.

"En patrouille"  - cliché Berthe Ursat.

32 - Les Romantiques bigourdans : François Vilon

 

François Simon Gérard Vilon est né à Lourdes, le 8 juin 1902, dans la maison Despiau, rue Darrespouey. Son père est tailleur de pierre et sa mère couturière. Les artisans de cette profession sont nombreux à Lourdes en ce temps-là et, forcément, le jeune François y aura puisé son inspiration. Élève de Camille Raynaud à Toulouse, il bénéficie des enseignements du breton Jean Boucher (statue de Victor Hugo en exil, monuments aux maréchaux Fayolle et Galliéni, à Paris) et du bigourdan Firmin Michelet (voir précédentes chroniques). Il est récompensé plusieurs fois à Toulouse et à l'École des Beaux-Arts de Paris. Il reçoit une bourse de voyage, en 1931, viatique obligatoire et initiatique pour tout jeune statuaire cherchant sa voie artistique. L'Institut lui décerne le prix Breauté en 1953. On peut dire que son œuvre est inspirée, pour l'essentiel, par ses Pyrénées natales même si de nombreuses commandes lui sont faites pour des sujets religieux. Une première médaille de bronze lui est attribuée avec "Jeune fille à la chèvre", propriété de la ville de Lourdes. On le sollicite pour de nombreuses décorations : sculpture et ornementation de l'hôtel des Postes, à Lourdes, le Christ en gloire et une frise des douze apôtres pour le porche de l'église paroissiale Saint-Pierre. Également, les quatre bergères de France : sainte Bernadette, sainte Germaine de Pibrac, sainte Jeanne d'Arc et sainte Geneviève. Cette dernière lui vaudra la médaille d'argent au Salon des Artistes Français. Ajoutons dans cette décoration, les quatre bergers de France : le Landais saint Vincent de Paul, le Lyonnais Jean-Marie Vianney, le saint curé d'Ars, le père Michel Garicoïts (saint basque de Bétharram) et Pascal Baylon (saint aragonais), tous exécutés en granit des Pyrénées dans une dimension plus grande que nature.

"Jeune fille à la chèvre" - cliché Gilbert Prat.

33 - Les Romantiques bigourdans : François Vilon

 

La ville de Lourdes lui commande un bas-relief de 7 m de longueur qu'elle placera sur le Pont SNCF, près de la Gare. La "Transhumance" est une fresque d'un grand réalisme. Le berger de tête, précédé de son Patou, éclaire le chemin vers les estimes suivi du troupeau de moutons et de chèvres. Le petit âne pyrénéen, lourdement chargé, ferme la marche accompagné par le berger de queue qui brandit son bâton pour montrer le chemin. Scène pastorale de belle qualité. Le 29 juillet 1949, Georges Dupierris, maire de Lourdes, propose à son Conseil municipal l'achat de "Plénitude" qui vient d'obtenir la médaille d'or du Salon de 1949. La statue mesure 2,50 m et pèse 2 tonnes. L'enfant de la Ville qui a collaboré pendant cinq années à l'exécution des bas-reliefs et des statues ornant la chapelle de la Marne, monument national de Dormans, est ainsi reconnu dans son art et récompensé. L'accord du député René Billères étant déjà acquis, "Plénitude" est placée à l'angle sud-est du jardin de la Mairie. La facture de cette pièce évoque bien la corporation des tailleurs de pierre de Lourdes. La population viendra l'admirer régulièrement. Seules quelques bigotes et professeurs de vertu  trouvent à redire. Les autorités religieuses s'en mêlent et, un beau matin, si l'on peut dire, "Plénitude" se retrouve déménagée nuitamment sur le parking de la Mairie. L'autorité républicaine a lâchement cédé devant l'autorité religieuse qui faisant fi du labeur accompli par François Vilon pour mettre en valeur le porche de l'église paroissiale Saint-Pierre, cache cette œuvre profane, récemment primée, dont la symbolique rappelé le calme, l'abondance et la paix. Ce travail obstiné et de longue haleine n'a pu toucher au cœur le clergé lourdais !

"Plénitude"  - cliché Gilbert Prat.

34 - Les Romantiques bigourdans : François Vilon

 

Inauguré officiellement en 1952, "Le Gave", en marbre blanc de Saint-Béat, rappelle à tous la maturité artistique de l'enfant de la ville. Il est placé dans le square Charles-de-Gaulle, près du Palais des congrès. Le maître est devenu lauréat de l'École supérieure des Beaux-Arts de Paris. Son talent est à nouveau reconnu, en 1969, par l'attribution d'une médaille d'honneur pour le haut-relief en pierre intitulé "Dus Pastous à l'oumbretto" lors du Salon au Grand Palais des Champs-Élysées. Ce couple de jeunes enfants en tenue de berger emporte l'assentiment du Conseil municipal de M. Lacaze qui décide, dans sa séance du 14 octobre 1969, de le placer au jardin d'enfants de l'Yoü. Ce "haut-relief architectural, fleurant bon les senteurs pyrénéennes", comme le déclarait le Président Cheyssial, membre de l'Institut, reflétait bien notre terroir et nos belles Pyrénées. Pour être complet, rappelons la "Bernadette" d'excellente facture située sur le jardin aménagé devant le Centre hospitalier municipal. L'artiste patriote a reçu la Croix de guerre 1939-1945. Il a été fait Chevalier de la Légion d'Honneur, en 1955 et Officier d'Académie, en 1938. Président du Groupe Beaux-Arts de l'Association nationale des Artistes anciens prisonniers de guerre, membre du Comité de l'Union nationale de la Statuaire française et secrétaire général de l'Amicale des Haut-Pyrénéens de Paris et de l'école du Lapaca, à Lourdes, il est décédé le 20 mai 1995, à Paris XIVe. Le Service de la Culture de la Ville a particulièrement honoré le sculpteur François Vilon ainsi que le peintre lourdais Louis Capdevielle lors de la journée du Patrimoine du 14 septembre 1996.

"Le Gave" et "Bernadette" - clichés Gilbert Prat.

35 - Les Romantiques bigourdans : Henri Borde

 

Henri Charles Louis Germain Borde est né dans la maison Ducasse, à Bagnères-de-Bigorre, le 4 septembre 1888, de François Borde, clerc de notaire à Bordeaux et de Françoise Ducasse, tous deux âgés de 21 ans. Il fait ses études au lycée de Mont-de-Marsan où il passe ses baccalauréats. Il y remporte de nombreux prix de dessin et sa vocation de sculpteur et de peintre nait dans cet établissement. Son ami bagnérais Jean Escoula lui conseille de monter à Paris pour apprendre son métier d'artiste. Il fréquente les ateliers de François Pompon très connu pour ses sculptures animalières (L'Ours blanc au Musée d'Orsay) et de Charles Despiau spécialiste reconnu des bustes. Il revient à Tarbes, en 1909, et décide d'abandonner ses études de droit pour se consacrer à ses passions artistiques. En 1921 et 1922, il présente des paysages à La Société Nationale des Beaux-Arts. En 1923 et 1924, il expose des bustes au Salon des Artistes Français et aux Tuileries, en 1930. L'influence de Despiau est indéniable.Certains diront qu'il était plus peintre que sculpteur. L'affirmation demande réflexion. Ses maîtres en peinture sont Nicolas Poussin et Claude le Lorrain. Notre Bigourdan est un grand dessinateur, paysagiste, portraitiste, figuratif, qui tire son inspiration de la plaine d'Ibos à Lanne qu'il appelle son paradis, du bois du Commandeur aussi. Georges Riffarth affirmait : "ses figures, ses personnages, sont ramenés à quelques lignes précises, incisives, pourtant quelques traits suffisent parfois à évoquer un paysage dont on ne dira jamais assez la justesse, l'équilibre, la précision". Dans les petits formats, il possède un pouvoir de synthèse. Il parcourt la campagne à vélo avec sa pèlerine, son béret et sa boîte de cigarettes "Prince de Monaco" qui contenait ses crayons de couleur.

Monument aux Morts de Sarriac-Bigorre - cliché Marie-Pierre Manet.

36 - Les Romantiques bigourdans : Henri Borde

 

Henri Borde n'aimait pas qu'on l'encense. Il se plaisait à dire : "La peinture, on n'en parle pas, on la regarde". Il épouse Marie Colomès, son modèle, le 10 avril 1946. Autodidacte, il voulait conserver une indépendance absolue. À Tarbes, il professera pendant plusieurs années à l'École des Arts et formera de nombreux élèves. La municipalité tarbaise a donné son nom à la petite place, près de l'École, au sud-ouest du jardin Massey. Que reste-t-il de l'œuvre de ce grand artiste ? Plusieurs pièces dont les Monuments aux Morts de Juillan, Sarrancolin et Sarriac-Bigorre, les motifs des fontaines proches de la statue équestre du Maréchal Foch, à Tarbes, la décoration d'une partie de la grande salle de réunions de la Chambre de Commerce de la Ville et celle du pavillon des trois B, à l'Exposition Universelle, en 1937. La même année, il achève la décoration des voûtes de la cathédrale de Tarbes avec l'ensemble de ses Anges musiciens et les scènes de la vie religieuse qui, de l'avis des Amis des Arts de Tarbes et de la Bigorre, sont "d'une perfection et d'une puissance de coloris qui en font une œuvre magistrale". Plusieurs de ses peintures se trouvent dans les Musées de Bagnères-de-Bigorre, Bayonne, Pau et Tarbes. Des hommages publics à son talent lui furent rendus. L'exposition "Rêveries", en novembre 1996, au Musée Salies de Bagnères, la Rétrospective Henri Borde, en 1959, par la Société des Amis des Arts de Tarbes et de la Bigorre qui récidivera en décembre 1988, pour le centenaire de sa naissance et les Propos sur la peinture d'Henri Borde par Don Blas, en 1959, prolongé par le très bel article de David Mata dans "La Nouvelle République des Pyrénées"  intitulé "Henri Borde : un maître qui reste à découvrir", en janvier 1991. Cet artiste complet de la fin de l'épisode romantique, qualifié de moderne, honore la Bigorre. Il est décédé à Tarbes, le 20 avril 1958.

Monument aux Morts de Juillan - cliché Marie-Pierre Manet.