SCULPTURE

1 - Les Romantiques Bigourdans

 

Avant d'aborder une nouvelle série d'articles sur les sculpteurs romantiques bigourdans Jean Escoula (1851-1911), Louis Mathet (1853-1920), Edmond Desca (1855-1918), Firmin Michelet (1875-1951), Martial Caumont (1877-1962), Léon Dufrène (1880-1917), Henri Borde (1888-1958), François Villon (1902-1995) et Emilien Dorgans (1907-1965), il importe de définir qui est sculpteur romantique ? Celui que le Salon déclare "non académique". Le premier salon romantique de la sculpture date de 1831 et se tient en réaction (révolte ?) contre le beau, idéal antique. Les premiers romantiques importants Auguste Préault et Antonin-Marie Moine voient leurs œuvres refusées à partir de 1834 et doivent attendre le Salon libre de 1848 pour pouvoir exposer à nouveau. Antoine-Louis Barye, que l'on a souvent qualifié de plus grand sculpteur du siècle et dont on peut voir son "Lion assis" au Musée d'Orsay, sera refusé pendant 13 ans (1850) et aussi privé des commandes de l'État. Née dans la douleur, la sculpture romantique, fidèle traductrice des "agitations de l'âme", sera reconnue officiellement sous le Second Empire, brisera les canons académiques de la représentation formelle et deviendra le creuset d'où sortiront plusieurs formes de sculptures qui finalement se révélèrent contradictoires : le symbolisme, le réalisme et l'expressionnisme. Une génération passera avant que nos artistes Bigourdans n'envisagent d'entrer au Salon des Beaux-Arts de Paris.

Fontaine Duvignau-Bousigues ou des Quatre-Vallées, à Tarbes.

2 - Les Romantiques bigourdans : Jean Escoula

 

Jean Escoula est né à Bagnères-de-Bigorre, quartier du Pont-de-Pierre, le 26 octobre 1851, de Jean-Marie Escoula et de Jacquette Parade originaire de Gerde. C'est le quatrième enfant du ménage. D'un naturel affectueux, il est choyé par sa mère et sa sœur aînée. Élève à l'école des Frères de la Doctrine chrétienne, puis à l'école supérieure, Jean est un bon écolier particulièrement doué pour le dessin. Il entre en apprentissage à la marbrerie Gandy où y travaille son frère aîné Vincent. De là, il entre dans l'atelier de sculpture du marbrier Aimé Géruzet, en 1866. L'élève doué progressa encore avec l'arrivée du professeur de dessin et de modelage Journès. Fernand de Cardaillac écrit une monographie en 1921 où il note que "c'est un bucolique, épris de la vie, parce qu'elle lui semble belle, enrichie qu'elle est de soleil, de fleurs, d'ombrages et d'eau murmurante, joyeux, parce qu'il ne souhaite rien au-delà de ce qu'il possède ; avec cela aimable et passionnément désireux de plaire". Le 27 août 1873, il part soudain à Paris. Le jeune Escoula espère se perfectionner dans la taille du marbre et revenir chez lui. C'est à Samuel Meynier, Bagnérais comme lui, qu'il doit d'entrer dans l'atelier de Jean-Baptiste Carpeaux alors au faîte de sa gloire (fontaine de l'Observatoire à Paris). Le maître l'observe et apprécie le sérieux de son travail. Peu influencé par la vie parisienne, il découvre les grands auteurs écrivains et philosophes et se marie en 1876. Il aura deux enfants. D'enthousiasmes passagers en découragements soudains, cet homme grave et doux tâtonnera une dizaine d'années. Le "Sommeil" de 1881 attire l'attention d'Alexandre Falguière, l'artiste toulousain, et lui vaut une 3e médaille. Suivront "Le Bâton de vieillesse" pour une 2e médaille et "Le Bûcheron des Pyrénées".

L'Aurore au sommet de la fontaine des Quatre-Vallées, à Tarbes.

3 - Les Romantiques bigourdans : Jean Escoula

 

Le véritable Jean Escoula date de 1888 avec ses "Baigneuses". Elles sont acquises par l'Etat qui l'offre au musée de Châlons-sur-Marne. Puis, il enchaîne avec la "Muse bagnéraise", "La Douleur", "L'Aurore", "Chloë endormie", la "Nymphe des sources", "L'Amour pastoral", "Vers l'amour", la "Mort de Procris". Ses formes féminines et enfantines viennent, probablement, de l'âge tendre vécu auprès de sa mère et de sa sœur. Poses attendries, courbes charmantes, lignes délicates, volutes exquises, sont la signature de l'artiste Bagnérais. Il vivra 20 ans d'intense labeur et de récompenses. Il est médaillé d'or pour l'ensemble de son œuvre aux expositions de 1889 et 1890 et promu officier de la Légion d'Honneur, en 1910. Comme tous ses compatriotes bigourdans, il sollicitera sa commune pour une aide financière. En 1884, il offre à sa ville le "Bâton de vieillesse" en échange de la subvention. Très amoureux de ses chères Pyrénées, il participe à l'érection de la fontaine munumentale sur la place Marcadieu de Tarbes avec Louis Caddau, l'architecte du projet, Edmond Desca et Louis Mathet. Il sculpte la déesse Aurore qui reviendra bronzée au sommet de la fontaine Duvignau. Au Salon de 1909, "La Muse Bagnéraise" obtient un grand succès. Tous les critiques sont unanimes. Quelle satisfaction et quel concert de louanges pour le modeste et populaire Escoula ! Pour lui, c'est l'apothéose, le 5 septembre 1909. Mais il faut à la Muse un écrin. Les Coustous, les Thermes ? Finalement, on la posera sur la deuxième place. En 1910, on lui impose le repos car trop d'exaltations, trop d'émotions. Au printemps de la même année, il reçoit l'admiration de ses compatriotes pour le marbre de la romancière Sophie Cottin. Bientôt, la maladie le gagne, le voyage en Orient tant rêvé est abandonné. Il s'éteint à Paris, le 29 juillet 1911.

"Vers l'Amour" - Jardin de la Fontaine, à Nimes.

4 - Les Romantiques bigourdans : Jean Escoula

 

Jean Escoula s'est formé lui-même. Dans la Revue des H.P, Fernand de Cardaillac estime que ses voyages en Belgique, Hollande et Italie s'étant effectués tardivement, ils n'ont pu influencer la conception de son art. Son horizon était donc limité. Il voit dans le "Bâton de vieillesse" et le "Bûcheron des Pyrénées" un caractère symbolique exprimé, peut-être, involontairement. Le lyrisme est, semble-t-il, son trait de caractère : "enthousiaste, épris de formes gracieuses, ravi de la perfection d'une attitude, transporté par l'élégance d'un geste". Quoiqu'il en soit, la technique de Jean Escoula fut très tôt appréciée par Jean-Baptiste Carpeaux et, plus tard, par Auguste Rodin. Dans une correspondance (1892) de l'artiste Bagnérais que j'ai lue au Musée Rodin, à Paris, il réplique au maître qui semble accorder quelque crédit à une cabale montée contre Escoula par un acheteur malhonnête qui le fit accuser de plagiat : "Vous semblez ignorer complètement tout le mal que je me suis donné pour tous vos travaux depuis 7 ans que je travaille pour vous; je vous ai été certes très dévoué, car vous ne supposez pas que ce soit le côté pécuniaire qui m'ait le plus intéressé…". Et combien était vraie cette affirmation ! Un jugement tardif rendra justice à ce parfait honnête homme et praticien talentueux du marbre. S'il faut absolument classer l'artiste dans un courant de pensée créatrice, suivons la définition du critique symboliste Albert Aurier et déclarons que Jean Escoula a su donner à ses idées synthétiques les formes d'une signification générale, subjective, émotive, décorative, capable de "faire frissonner l'âme".

"La Douleur"- 1898 - tirée du groupe "La mort de Procris"

Musée d'Orsay.

5 - Les Romantiques bigourdans : Louis Mathet

 

Dominique Louis Mathet est né à Laloubère, le 20 novembre 1853, d’Adolphe Mathet et d’Anne Dumont. Il débute comme apprenti chez le sculpteur tarbais Menvielle, puis chez Nelli et, enfin, chez Géruzet, à Bagnères-de-Bigorre, où il fut le compagnon d’Edmond Desca de Vic-en-Bigorre, Jean-Marie Mengue de Bagnères-de-Luchon et Barras, un intime. Il suit les cours de dessin et de modelage du maître Journès pour qui il gardera une amitié sincère. Le rêve d’un jeune marbrier n’est pas de se satisfaire de sa condition d’ouvrier mais de voir si une vocation de sculpteur n’apparaîtrait pas avec la pratique. Mathet et Barras voyagent en compagnie un certain temps et deviennent « cheminots de l’art » selon la juste expression de l’architecte diocésain Louis Caddau. À petites étapes, ils gagnent Poitiers où ils se séparent. Mathet continue sur Paris. Un parent l’y accueille ce qui facilite ses débuts dans la capitale. Immédiatement, il cherche à s’embaucher dans un atelier soucieux de n’être pas à la charge de la parenté. Il se lie d’amitié avec Agathon Léonard auteur des célèbres « Petites danseuses ». La progression dans la qualité de son travail lui permet d’être engagé dans l’atelier Dumont, à l’école des Beaux-Arts. Là, il peut vraiment se consacrer à son art naissant : matinée consacrée aux études et le reste de la journée à un travail rétribué. Puis, vient le moment de servir le pays. Engagement au 8e Hussards, de 1874 à 1878. Cinq années de perdues. Il descend à Tarbes pour se marier, le 7 juin 1879, avec Rose Bégarie, tailleuse de robes, originaire d’Argelès. Le jeune marié a 25 ans et son témoin principal est le sculpteur Joseph Dupont, âgé de 26 ans. Louis Mathet, accompagné de son épouse, remonte à Paris. Un atelier où les praticiens travaillent pour Eugène Guillaume le remarque. Le maître des lieux est l’auteur de deux chefs-d’œuvre : « La Musique instrumentale » en façade principale de l’Opéra Garnier et « Anacréon » au musée d’Orsay. 

« L’Inondation » de Louis Mathet, rappel de la terrible crue de 1875, à Tarbes.Transférée de la place Maubourguet (Verdun) à la Courte Boule (face au 35e R.A.P), en 1934.