SCULPTURE

Sculpture : Les Romantiques Bigourdans

11 - Les Romantiques bigourdans : Edmond Desca

 

Au Conseil municipal de Tarbes du 8 août 1883, le maire Vincent Lupau recommande l’achat de « L’Ouragan » qui a obtenu la deuxième médaille au Salon. Le ministre des Beaux-Arts l’a informé qu’il donnerait 2000 F pour cette acquisition. Desca l’estime à 5000 F. À l’unanimité, le Conseil vote 2000 F sur le budget primitif et 1000 F supplémentaires. Cette opération promotionnelle encourageait un enfant du pays. Le plâtre entrera au musée à la fin de l’année 1883 et le bronze au jardin Massey, placé face aux Pyrénées, se fera admirer en 1887. Le public se presse et le trouve admirable. Seul, le conservateur, par excès de pudibonderie, veut cacher ses attributs en l’affublant d’un caleçon de plage. L’éclat de rire secoue la ville. En 1889, le maire Jean Sainte-Marie souhaite déplacer la statue pour ne pas offusquer les dames et les enfants. Bataille des « pour » (16) et des « contre » (5). On confie la tâche d’arbitrage à MM. Adam, Colomès et Sol-Dourdin qui… ne trancheront pas. Pendant ce temps, Desca sculpte des petites pièces : « Évêque en prière », « Le Matador » et « Le Banderillero ». L’envoi d’« On veille », au Salon de 1885, produit une sensation. Un chef-d’œuvre s’exclament les fins connaisseurs. La comparaison flatteuse avec l’illustre Carpeaux est faite. L’ensemble allégorique est accueilli par le public avec enthousiasme. Il est vrai que la plaie largement ouverte saigne encore. Deux hommes nus portant longues moustaches et cheveux tressés, de type gaulois, avec à leurs pieds des grosses pierres et une fronde, attendent fermement l’ennemi le regard fixé vers la ligne bleue des Vosges. Le groupe obtient la médaille de première classe. Il orne, aujourd’hui, le beau jardin de la Pépinière, à Nancy. En 1886, « Le grand Inquisiteur » est acheté par le Petit-Palais. L’année suivante, Edmond Desca est déçu. Le public n’a pas compris « Paix et Fécondité » œuvre puissante comme un tableau de Rubens. Une femme plantureuse appuyée contre un lion groupe autour de son sein un essaim d’enfants empressés. Première apparition d’un lion, animal fétiche de l’artiste.

« On veille » - Jardin de la Pépinière à Nancy

cliché Jean-Christophe Lièvre.

12 - Les Romantiques bigourdans : Edmond Desca

 

En 1888, naît « Revanche », étape majeure dans l’œuvre de Desca. Le bronze exprime une énergie brutale et une belle science de l’anatomie. Cet homme primitif, les flancs ceints d’une peau de bête, le bras gauche crispé par la colère, prêt à bondir, provoque l’envahisseur massue à la main. Le député-maire Joseph Fitte propose son acquisition au Conseil municipal de Vic-en-Bigorre, en 1887. Il deviendra le premier monument aux morts des Hautes-Pyrénées dédié aux victimes de la guerre de 1870-1871. Avec cette pièce et « On veille » il reçoit la médaille d’or, suprême récompense, au Salon des Beaux-Arts de 1889. À dire vrai, la symbolique de cette pièce avait largement échappé aux édiles vicquois. Il y eut même un mouvement municipal de 16 membres pour l’échanger contre le groupe lorrain. En homme avisé, Edmond Desca tint bon et mit l’affaire devant le tribunal civil de Tarbes qui débouta les plaignants ignorant complètement la valeur artistique de l’œuvre. La population vicquoise était furieuse car ce gaulois leur plaisait beaucoup ! La colère était le moteur de cet artiste. C’est ainsi qu’il postule pour le concours national du centenaire de la Révolution française. Le sujet imposé par la ville de Paris est le conventionnel Georges Jacques Danton. 68 maquettes sont exposées, celle de Desca retient l’attention. La fougue du tribun, son masque farouche et sa laideur frappent les visiteurs. Le jury n’est pas ému et lui accorde le 2e prix avec une prime de 3000 F. Refusant ce verdict, il en appelle au public, fait fi du coût et exécute son Danton, haut de 2,50 m. En novembre 1900, le sculpteur propose à la ville de Tarbes l’achat de son groupe intitulé « 1792 » en marbre et bronze pour 25000 F payables en plusieurs annuités. Sur les côtés, deux hauts-reliefs en marbre blanc « Le départ des volontaires en 1792 », très influencé par « Le Départ » de François Rude à l’Arc-de-Triomphe de l’Étoile, et « Danton haranguant les femmes de la Halle » complètent l’ensemble. Le Conseil municipal de Georges Magnoac vote l’achat à la quasi-unanimité.

« Revanche » - Place du Sendreix, à Vic-en-Bigorre

cliché Claude Larronde.

13 - Les Romantiques bigourdans : Edmond Desca

 

Le Danton tarbais est inauguré par le général André, ministre de la Guerre, le 29 novembre 1903. Il visite au pas de charge l’hôpital, les haras, la caserne Larrey et l’Arsenal. À cette dernière halte, il promet aux ouvriers d’abaisser leur journée de travail de 10 h à 8 h. Le banquet de 300 couverts offert par la municipalité est grandiose. André porte un toast à Loubet, Pdt de la République, le maire Magnoac au Ministre, Pédebidou et Jean Dupuy, sénateurs, Dasque et Fitte, députés, à l’armée. Tout le monde est très « content » et on louange fort le « Danton » de Desca. En janvier 1892, Vincent Lupau, ancien maire et conseiller municipal, convainc l’assemblée communale de la supériorité d’une fontaine publique réalisée par des artistes locaux sur la banalité d’une fonte industrielle. Ce projet était né de la volonté d’Anne Félicité Bousigues, veuve Duvignau, esprit cultivé et revenue du Mexique fortune faite, fille d’Ursulin Dencausse, célèbre fondeur de Soues, qui léguait 60 actions du Nord à la ville de Tarbes afin d’y établir « deux jets d’eau » servant à l’ornementation des bassins sur la place Marcadieu. Un jet à chaque bout était souhaité et les intérêts de 10 actions supplémentaires permettraient leur réparation. C’était un geste noble et généreux que la ville s’empressa de mettre aux voix quant à la nature de ces « deux jets d’eau ». Le projet de conjuguer les talents d’Escoula, Mathet et Desca, trois artistes du pays, pour une création originale enchantait Lupau mais pas du tout le maire en exercice Sainte-Marie entraînant dans un vote négatif 11 conseillers. Raison invoquée : le coût exorbitant. Nonobstant, le trio des sculpteurs s’engage à fond sur le projet minoritaire et leur maquette est exposée dès les premiers jours de mars 1892. Le Conseil se divise profondément. On se toise, on s’invective, on s’insulte. Le poète écrivain Armand Sylvestre fustige la majorité municipale qui préfère la Fonte à la Sculpture. Il écrit : « Il a son esthétique à lui, le Conseil Municipal de Tarbes. Il ne tient pas à faire grand, il tient à faire laid. Il veut qu’on se rappelle de lui quand il aura disparu…bientôt !».

« Danton » - Place Jean-Jaurès, à Tarbes - cliché Claude Larronde.

14 - Les Romantiques bigourdans : Edmond Desca

 

L’affaire prend une ampleur démesurée en ville. L’enthousiasme des administrés pour la maquette exposée est tel qu’aux élections du 15 mai 1892, Vincent Lupau est élu pour la quatrième fois, à une voix de majorité ! Il était temps. Son prédécesseur a déjà traité avec le fondeur Gasne mais le Préfet n’a pas encore signé. Ouf… À quelques heures près, nous n’aurions jamais connu ce somptueux ensemble du patrimoine bigourdan. On sait la répartition des tâches. Jean Escoula sculpte l’Aurore au sommet de la montagne ainsi que la vallée de Bagnères-de-Bigorre. Le ciseau de Louis Mathet se charge de la plaine de Tarbes, la vallée d’Aure et celle d’Argelès-Gazost. Le bouc de la vallée d’Aure, le cheval de la plaine de Tarbes, le taureau et l’agneau de la vallée d’Argelès, l’ours, l’aigle, le loup, le groupe central, les ornements, les cartouches et les fleurs sont l’œuvre d’Edmond Desca. Ce groupe des vallées en pierre d’Euville, posé sur un socle en pierre d’Arudy, culmine à 15 m et sa réalisation sous la houlette de l’architecte Louis Caddau est en tout point remarquable. Commencée en novembre 1894, l’œuvre collective est réceptionnée le 1er janvier 1897. Elle coûte 96000 F. L’inauguration officielle aura lieu le 21 novembre 1897. Dire que la cérémonie fut réussie est un euphémisme. Armand Sylvestre, délégué du ministre des Beaux-Arts, était là. La Bigourdane, les Troubadours montagnards, la Lyre tarbéenne et la musique du 53e régiment d’infanterie de la caserne Reffye étaient là. Des louanges et des odes chantées étaient déclamées par le poète vicquois Simin Palay surtout à l’adresse de son compatriote Edmond Desca. Le sculpteur est enthousiasmé; pour lui, c’est l’apothéose. Le rôle d’Escoula et Mathet est minimisé, Caddau est oublié. En tout, l’excès est néfaste. Desca prit, un temps, la grosse tête. Heureusement, la presse locale se chargea de redistribuer les mérites des uns et des autres et stigmatisa les manquements du statuaire vicquois à l’élémentaire solidarité de compatriotes bigourdans venus à Tarbes pour faire triompher leurs conceptions artistiques.

« Torrents » - Fontaine monumentale, à Tarbes - cliché Claude Larronde.

15 - Les Romantiques bigourdans : Edmond Desca

 

Au mois de mai 1899, Desca reçoit commande, par la ville de Pau, d’une statue pour orner les jardins publics du parc Beaumont. L’artiste exécute une façon de d’Artagnan à grande allure intitulée « Salut noble Béarn, Salut ô mon pays natal ». Cette figure haute de 2,50 m réalisée en marbre de Carrare est superbe et l’État ne payera que la matière brute. « Costume Louis XIII, chapeau à la main, rapière au côté, le mousquetaire est fièrement campé et a grande mine » affirme l’inspecteur Lefort. Il reçoit le bloc de marbre en janvier 1901, la statue est achevée en mai et présentée au Salon. Pour son groupe « Les torrents » de la fontaine monumentale du Marcadieu, il reçoit la médaille d’or au Salon de 1900. Cet ensemble en pierre de Lorraine est composé de la Neste s’enfuyant vers la Garonne malgré les efforts de l’Arros qui cherche à l’entraîner vers l’Adour. Le Bastan et le Gave de Pau se précipitent dans la vallée et se réunissent à l’Adour, vieillard paisible, qui reçoit l’Echez mourant dans ses bras d’argent. Edmond Desca est devenu un maître et atteint la plénitude de son art. Plusieurs bustes sont réalisés : « Justin Becquet », « Saint-Jean Baptiste », « Clovis et Clotilde » pour la basilique Saint-Denis, « Nos aïeules » attribuées au musée du Luxembourg, « Éternelle expiation », acheté par la ville de Soissons en 1907, traduit l’écrasante fatalité du péché originel, « La Résistance » où la France, glaive au poing, excite ses soldats est acquise par la ville de Périgueux qui en fait son Monument aux morts. L’année 1911 marque le triomphe paisible avec des pièces d’une maturité achevée. Acheté par l’État, son «Jean de la Fontaine» méritait incontestablement l’entrée au Louvre, ce sanctuaire de l’immortalité. Assis, décrivant de sa canne les arabesques folles du monde familier qui l’entoure, le fabuliste, en jabot et dentelles, médite probablement sur l’apologue qui rabattra la morgue d’un puissant. Placé au musée du Luxembourg, le plâtre est acquis par le musée du Havre, pour 2000 F et le marbre est acheté par la ville de Senones, dans les Vosges, en juin 1914.

« Jean de La Fontaine » - cliché Musée du Luxembourg.