SCULPTURE

16 - Les Romantiques bigourdans : Edmond Desca

 

En 1915, le bronze à cire perdue « La mort du lion » est au Petit-Palais et le groupe en pierre au parc Montsouris. Quatre chasseurs rapportent sur leurs épaules la dépouille d’un lion. La forme inanimée du roi de la jungle écrase de son poids de muscles et de férocité l’échine des hommes. L’impression de force de ce groupe est considérable. Desca s’en est peu expliqué. On peut y voir autre chose qu’une banale scène de chasse. Le triomphe de l’homme sur la violence dominatrice ? Une royauté abattue ? Puis, c’est l’hommage à Hector Berlioz. Enveloppé dans son manteau, il semble se concentrer sur un arpège rebondissant à l’infini. Haut de 2,43 m, le marbre est commandé par l’État, en juillet 1913, et attribué à la ville de Montbrison sur Loire pour la somme de 8000 F. Au salon de 1914, il expose « La lutte pour la vie » commandée par l’État en 1912. L’entrelacement des membres, la tension des muscles, l’expression farouche et les douloureux efforts de trois hommes tendus vers l’indispensable nourriture, révèlent une science de l’anatomie proche de « L’enlèvement des Sabines » de Jean de Bologne. Image prémonitoire, sans doute, de la haine de l’homme pour l’homme qui allait se déchaîner bientôt. Son cœur de patriote saigne à la lecture des communiqués. La frivolité des salons parisiens ne lui est plus supportable. Durant quatre années, il suivra la trajectoire incertaine de nos armées et les sacrifices héroïques consentis pour la défense du sol sacré. Au début de 1918, il réalise un médaillon de son élève tarbais Léon Dufrène tombé au champ d’honneur en conduisant ses hommes à l’assaut de la cote 304, devant Verdun. 

« La lutte pour la vie » - Hôtel de Ville de Vic-en-Bigorre

cliché Claude Larronde

Peu avant sa mort, Edmond Desca achève «L’Immortelle» figure féminine ployée symbolisant toute la douleur et le sacrifice de la France. Nous avions retrouvé cette pièce au Cimetière des œuvres d’art de la ville de Paris, à Ivry, en 1989. Cette pièce fut exécutée en 1916, en pleine bataille de Verdun, à partir de son modèle son épouse Alice Gruilé, artiste peintre. A ma demande, la Communauté des communes Adour-Madiran a puissamment contribué au rapatriement de cette dernière réalisation majeure de l’artiste, le 12 juillet 2017. Parfois taxé de misogynie, Edmond Desca a laissé tomber le ciseau sur ces gracieuses volutes, le 24 juin 1918, à Paris.

« L'Immortelle » - Médiathèque de Vic-en-Bigorre

cliché Claude Larronde - 13 juillet 2017

Présentation de l'Exposition du 7 octobre 2017

Médiathèque intercommunale de Vic-en-Bigorre

 

Deux adjectifs définissent Edmond Desca : volontaire et déterminé. Le travail forcené, au quotidien, ne lui fait pas peur : glaise, terre cuite, bronze, pierre, marbre, ne représente pour lui qu’une lutte farouche contre le temps et des matériaux à dompter. 

Le jugement sur l’homme ne souffre pas la demi-mesure : ambitieux, orgueilleux, sensible, parfois violent, jaloux de ses confrères, un perfectionniste obsédé par son œuvreMais aussi, généreux, fidèle à son épouse, l’artiste peintre Alice Honorine Gruilé, son égérie qui lui sert de modèle. 

Un patriotisme à fleur de peau inspire largement sa trajectoire artistique. Sa rage de vaincre les formes et les «tripes» de ce personnage le rendent aussi sympathique que peut l’être ce génial tourmenté.

J’en viens à «L’Immortelle». Le matériau : marbre blanc, le plus noble. Attitude de profonde douleur de cette «Femme pleurant» sur les malheurs de la France.
 

Pourquoi ? En 1916, la bataille de Verdun, si meurtrière et si longue fait rage du 21 février au 19 décembre

Le patriote Edmond Desca souffre de cette féroce boucherie où les vagues prussiennes de fer et de feu s’abattent sur nos Poilus. Pourtant, il le sait, sa France éplorée restera immortelle.

L’immortalité voulue par l’artiste n’est pas anodine. Pour qu’elle soit bien comprise par tous les visiteurs, il sculpte cette fleur jaune de nos contrées qui ne fane pas après la cueillette. Depuis l’Antiquité, elle est utilisée contre les hématomes, les brûlures et les rhumes

Pendant la guerre de 1914-1918, son odeur sert à purifier l’air des hôpitaux de campagne et ce n’est que récemment, par les crèmes et les huiles essentielles, que l’on redécouvre ses innombrables autres vertus médicinales

Donc, elle porte bien son nom… L’Immortelle

Voilà quelques explications sur la symbolique de cette dernière œuvre inconnue des Bigourdans.

Je remercie Frédéric Ré, Président de la Communauté des Communes Adour-Madiran pour son engagement et Francis Plénacoste, Président de la Commission Culture, d’avoir été la cheville ouvrière, ô combien efficace, de cette opération de rapatriement. 

Je remercie également Emmanuelle Michard, Directrice de la Médiathèque centrale intercommunale, d’avoir aplani toutes les difficultés matérielles pour un accueil chaleureux de «L’Immortelle». 

Enfin, je remercie Anne-Charlotte Cathelineau, Conservatrice des Œuvres d’Art Religieuses et Civiles de la ville de Paris, pour la restauration et l’accompagnement efficace et souriant de cette dernière œuvre d’Edmond Desca vers sa ville natale.

17 - Les Romantiques bigourdans : Martial Caumont

 

Le 31 octobre 1877, au n° 6 de la rue des Haras, à Tarbes, naît Martial Denis Joseph Caumont de Sylvain Caumont, charpentier et Claire Soulès. De tous les sculpteurs bigourdans de l’époque romantique, il est le seul dont le patronyme n’est pas devenu un nom de rue. N’avait-il pas la réputation artistique des autres heureux élus ? Non, plus modeste, sûrement. Encore que… Si j’en juge par l’excellent article écrit par Lucienne Michou et Georges Riffarth, en 1982, Martial Caumont est presque inconnu des tarbais. Ma collègue de la Société Académique des H.P nous rappelle que sa vocation « n’est pas née d’une génération spontanée » et que dans sa famille originaire de Lortet on est artisan en bois de père en fils. Les décorations et restaurations de la famille sur des meubles, carrosses, tableaux et tapisseries étaient nombreuses. Pour elle, les Caumont appartiennent à la catégorie des « Petits maîtres » travaillant chez les particuliers sur commande. Ne voyons là rien de péjoratif. Après la fréquentation de l’Ecole primaire et le cours supérieur du directeur Lahaille, il réussit, en 1896, l’entrée à l’Ecole des Beaux-Arts de Toulouse. Deux ans plus tard, il remporte le Grand prix de sculpture avec « Caïn fuyant le meurtre d’Abel ». Service militaire. Avec la bourse de son grand prix, il monte à Paris dans l’atelier du maître toulousain Falguière qui le prend en sympathie. Puis, il passe chez Mercié où il obtient le Prix d’Atelier avec « Portrait de ma mère ». Il atteint la plénitude. Ses portraits sont vivants. En 1956, Simin Palay observe la similitude entre la facture des premières pièces du bigourdan et l’hellénistique. Le bas-relief à la mémoire de Maurice Trélut, mort en captivité, lui donne raison. L’artiste est aussi réaliste. Il sculpte une ouvrière de l’Arsenal qui symbolise la solidarité du personnel de l’entreprise disparue avec les soldats et arsenalistes morts pour la Patrie.

Sculpture patriotique au cimetière de la Sède - cliché Claude Larronde.

18 - Les Romantiques bigourdans : Martial Caumont

 

Son œuvre fut reconnue au Salon de 1902 par un premier prix et la ville de Paris lui décerna une belle médaille en reconnaissance de son talent. Dès la fin du grand conflit de 1914-1918, il est sollicité pour l’érection de monuments aux morts. Le 30 juillet 1922, la municipalité vicquoise de Jean Barros s’adresse à Martial Caumont qui propose un combattant à la symbolique forte : un poilu en bronze de retour au pays brandissant le laurier de la Victoire. Le Poilu fut d’emblée agréé par le comité d’érection et, pour faire bonne mesure, on demanda au sculpteur d’ajouter un trophée en bronze représentant les armes de Vic-en-Bigorre. Le tout fut achevé en juillet 1923 et l’ensemble arriva en gare de Vic-en-Bigorre, le 8 avril 1925, pour une inauguration grandiose onze jours plus tard. Dans la même veine héroïque, Martial Caumont fut sollicité par la municipalité tarbaise d’Alexandre Boué, le 14 novembre 1918, pour immortaliser l’action du généralissime tarbais Ferdinand Foch, brillant commandant des armées alliées, par l’exécution d’un monument aux morts tarbais dans le vestibule de la Mairie et d’un buste en marbre blanc qui devait orner la salle des fêtes de l’Hôtel de Ville. Une réplique de cette pièce fut aussi réalisée pour Gabriel Foch, son frère, qui habitait à la rue Georges-Clemenceau. Pris par un emploi du temps démentiel, l’illustre personnage ne put venir inaugurer le buste et le Monument aux morts, élevé sur la place Verdun, qu’en octobre 1919. Nous en reparlerons plus longuement avec le parcours du statuaire Firmin Michelet, auteur de ce dernier ensemble patriotique. Tout comme Léon Dufrène, dont nous parlerons plus tard, Martial Caumont aime les enfants qui l’inspirent et il réalisera des médaillons, des bustes et des statues à leur effigie. 

Le Poilu du Monument aux Morts vicquois de 1914-1918

cliché Claude Larronde.

19 - Les Romantiques bigourdans : Martial Caumont

 

Je ne résiste pas à cette anecdote concernant son neveu, enfant, qui avait l’habitude de franchir une clôture pour visiter sa tante, tout à côté. Un jour, l’artiste l’aperçoit dans sa descente du mur d’enceinte en brassière et sans culotte, sa tenue de sieste probablement. Cette vision charmante fut à l’origine de son haut-relief en marbre blanc, intitulé « L’enfant nu », qui trôna, de 1944 à 1992, près de la fontaine, dans « le petit jardin de la place Verdun », face au grand café « Le Régent ». Cette œuvre resta longtemps dans son atelier. Et pourtant, c’était elle qui força la récompense, en 1902. Le 1er septembre 1942, le Conseil municipal décida d’acheter l’œuvre pour 38710 F. L’enfant nu, parfois souffre-douleur de la jeunesse locale qui le badigeonnait allègrement, a-t-il connu la gloire ? Non. Sylvain Caumont, jeune et brillant normalien, mourut, dans la souffrance, d’un accident de bicyclette. D’autres œuvres de Martial Caumont : Un bas-relief expressif pour la Chambre de commerce montrant les maquignons et acheteurs de chevaux sur la place du Foirail ou du Quai de l’Adour en affaires, un médaillon de bronze incrusté dans un bloc de marbre des Pyrénées et un bas-relief pour honorer Maurice Trélut, sa maison au 123, rue du Régiment de Bigorre, dont le haut de la porte d’entrée est décoré par deux grâces assises se regardant, dans une facture « art nouveau », le moulage en plâtre de Voltaire, d’après Houdon, déposé au lycée Théophile Gautier, en 1956, le moulage en plâtre de Mme Caumont, sa mère, au musée Massey. Il devint professeur à l’école communale gratuite de dessin fondée au XIXe siècle par un autre tarbais François Lataste. En 1946, cette école est transférée des combles de l’Hôtel-de-Ville au sud-ouest du jardin Massey et il devient le premier directeur de cette nouvelle École des Arts de Tarbes. Reconnu par l’Éducation nationale, il est fait chevalier de la Légion d’honneur, en 1956. Il était temps. Il est décédé le 13 avril 1962, à l’âge de 85 ans.

« L’enfant nu » - cliché Colette Lapeyre.

20 - Les Romantiques bigourdans : Firmin Michelet

 

Dans la veine de la « Charité », l’artiste met toute son habileté dans l’exécution de « L’Émoi », amoureux d’une jeune femme, baigneuse hautaine et surprise, qui s’enfuit pudiquement drapée. Cette statue de marbre commandée par l’État sera offerte à la ville d’Ajaccio, en 1912. À Tarbes, le Conseil municipal avait chargé Firmin Michelet de réaliser un « Monument au Souvenir des enfants des Hautes-Pyrénées morts pour la France en 1870 ». L’inauguration de ce groupe était prévue pour le mois d’octobre 1914. Hélas, la déclaration de la Grande Guerre ajourna cette cérémonie. Dans sa séance du 14 novembre 1918, 30000 F d’ouverture de crédit sont votés par le Conseil municipal d’Alexandre Boué pour honorer le maréchal Ferdinand Foch. Il est demandé à Firmin Michelet de confectionner une épée d’honneur qui sera offerte au Maréchal lors de sa venue à Tarbes. Sur la place de Verdun, sera inauguré le monument de l’artiste - qui devait l’être en 1914 - à la mémoire des enfants du département morts pour la Patrie. Ce groupe intitulé « Le Devoir » est dû à l’initiative de la Société des Vétérans et sera complété par un haut-relief représentant la France recevant dans ses bras "L’Alsace et la Lorraine" délivrés. Ce premier groupe fut exposé au Salon de 1914. L’allégorie et la réalité se rejoignent. Le paysan pyrénéen en bras de chemise, coiffé d’un béret, ceinture et espadrilles, est d’une exécution classique sobre et précise. Sur la nouvelle place de Verdun, le 28 octobre 1919, les familles des Bigourdans disparus reconnaissent d’emblée ce défenseur de leur sol et de leurs ancêtres se précipitant bras tendu pour recueillir l’épée présentée par la France casquée et drapée dans un voile de deuil. Symbolique puissante de la pierre sculptée, présence du généralissime tarbais, l’innombrable foule ne veut plus quitter la place.

Les deux groupes du Monument aux Morts 14-18, à Tarbes

collection Jean Dupuy.