Les Poilus Vicquois

 

1914-1918

 

MORT DE JOSEPH ABADIE

 

 

Contexte militaire

 

À la fin du mois de janvier 1917, le 24e Régiment d’Artillerie de Campagne, sous les ordres du Chef d’Escadron Teulier, rejoint la 10e Division d’Infanterie coloniale, commandée par le général Marchand, pour se positionner dans le secteur de la Tour de Paissy, région de Cuissy dans l’Aisne. L’ordre du colonel Ferreyra, commandant l’Artillerie de la 35e Division d’Infanterie, précise : « Dans l’attaque qui se prépare, le Régiment reçoit une mission importante ; il doit :

 

a) Mettre en batterie à 400 mètres du Boche ;

b) Ouvrir le feu et accompagner l’attaque quand les autres batteries de 75 arriveront à bout de souffle ».

 

 Il faut, en premier lieu, amener la « Grande Batterie » (3 groupes de 3 batteries) dans le secteur de la Courtine, puis porter 2 400 obus, pour chaque batterie, à travers 1 500 mètres de boyaux. On enfonce dans la boue jusqu’aux genoux en bien des endroits ; le trajet est déjà pénible pour un homme sans charge ; le bombardement est continu. Les premiers jours, un petit Decauville (voie ferrée étroite démontable), établi dans un boyau, aide à ce transport ; il est bientôt détruit par les tirs allemands. C’est dans la boue et à bras d’homme qu’il faut, jour et nuit, continuer les mouvements. Le 15 avril 1917, la « Grande Batterie » est armée : 30 canons de 75, approvisionnés de 21 000 coups, attendent, à 400 mètres des lignes ennemies, l’ordre d’ouvrir le feu du général Nivelle. Le 16 avril, à 6 heures, les premières vagues d’assaut des Sénégalais déferlent sur l’envahisseur et les téléphonistes installent leurs postes d’observation jusqu’au-delà du Chemin des Dames. Malgré le terrain détrempé par les pluies et les boyaux effondrés, les 9 batteries seront alimentées toute la journée. Les pertes sont lourdes : 6 officiers, 12 sous-officiers et 55 hommes tombent au champ d’honneur.

 

Ce même 16 avril 1917, à la Tour de Paissy, le brigadier Joseph Abadie, de la 1re batterie, est grièvement touché. Il est transporté par les brancardiers de la 10e D.I.C à l’ambulance n° 10, à Jumigny - Aisne. Les blessures sont très importantes et il décède le lendemain, mardi 17 avril 1917. Né dans les Basses-Pyrénées, le 22 mars 1890, il a 27 ans. Éclaireur de la batterie, il était chargé d’assurer une liaison optique dans un poste particulièrement dangereux. Le 6 juillet 1917, il est cité à l’ordre du 18e Corps d’Armée de la IIe Armée : « Le 16 avril 1917, Joseph Abadie a exécuté sa mission consciencieusement et tranquillement sous le bombardement ennemi, jusqu’au moment où un obus est venu le frapper mortellement. Est mort en donnant le plus haut exemple de courage et d’abnégation. Ses dernières paroles ont été : Vive la France ! ». Joseph Abadie avait déjà été cité à l’ordre du 18e Corps d’Armée, le 20 juin 1916, pour avoir assuré, le 21 mai 1916, à Verdun, sous les bombardements, les réparations de ses lignes en tant que chef d’équipe téléphoniste : « Pendant que les gros calibres démolissent deux pièces, en enterrent deux autres et font sauter deux caissons, le Brigadier s’est, de son propre mouvement, élancé de son abri pour aller porter aux chefs de pièces un ordre urgent sous le feu le plus violent ».

 

Nous devons à M. Roger Larrieu, de Mant (40700), l’envoi de la dernière lettre de Joseph Abadie à ses parents. Cette tragique correspondance, datée du 15 avril 1917, veille de sa mort, a été découverte par un habitant de ce village dans ses papiers personnels.

 

Présentation de la position du 24e R.A.C (parti de Tarbes, en avril 1914, puis de La Rochelle, le 6 août) avant et pendant le premier jour de l’offensive Nivelle, à la bataille du Chemin des Dames ou 2e bataille de l’Aisne et lecture de la lettre de Joseph Abadie (premier Poilu inscrit sur la pierre du Monument aux Morts vicquois) à ses parents, la veille de sa mort, par Claude Larronde, pendant la cérémonie de commémoration du 90e anniversaire de l’Armistice de la Guerre 1914-1918, devant le Monument aux Morts de la Ville, en présence de Jean Bordères, Maire, son Conseil municipal, les personnalités militaires et civiles et les habitants de la commune de Vic-en-Bigorre.

 

Références bibliographiques :

 

- « Le Livre d’Or des combattants de la ville et du canton de Vic-Bigorre » - Fernand de Cardaillac.

 

- « Historique du 24e Régiment d’Artillerie de Campagne » du 2 août 1914 au 11 janvier 1919 - Anonyme - Imprimerie Lesbordes - 1920.

 

                                                       Claude Larronde - 11 novembre 2008

 

Lettre du Poilu Joseph Abadie, à ses parents, la veille de sa mort

 

« Au moment suprême, le 15 avril 1917.

 

Mes bien chers parents,

 

Oui, je suis au moment suprême. Dans quelques heures je pars à l’attaque. Je ne sais encore si je pars avec les vagues d’assaut d’Infanterie ou si je reste à la batterie comme agent de liaison. Dans les deux cas, à quelque chose près, mon poste est très périlleux. Jamais, je ne me suis senti si près de la mort. Dieu me protégera-t-il comme il l’a fait jusqu’à présent. À sa volonté. J’accepte avec résignation mon destin et l’envisage avec confiance.

 

La mort ne m’a jamais effrayé, moins encore dans quelques instants. La noble cause pour laquelle je lutte ne m’a jamais apparu si belle, si grandiose. Voilà pourquoi je ferai courageusement mon devoir de Français et aussi pourquoi mon sacrifice n’en sera que plus doux. Aussi, si je tombe frappé à mort avant de quitter cette terre de douleurs pour le divin séjour du ciel, vers ce beau ciel qui captiva toujours mon âme, séjour bienheureux que j’aime à évoquer aux heures critiques, je me fais un devoir de vous adresser mon dernier adieu et mes plus doux baisers. Cher papa, chère maman, vous savez combien je vous ai toujours chéris et adorés. Votre image ne m’a jamais quittée ; elle a été dans les moments graves, avec celle du Dieu tout Puissant, mon soutien moral m’aidant par là à affronter avec courage les pires dangers. Peut-être n’ai-je pas toujours été un de ces gentils enfants si dociles, si expansifs qui font les délices des parents. Non, je ne le sais que trop, hélas ! Mon tempérament si rude, mon caractère violent, volontaire, en sont les vraies causes. Mais, consolez-vous, chers aimés, sous cette cuirasse de fer, un vrai coeur de fils a toujours vibré sous ces apparences trompeuses, mon amour envers vous n’en était que plus profond, plus réfléchi, soyez-en certains. Si mon heure dernière a sonné, voici mes dernières volontés. Si mon corps repose en ce cher pays de France que nous allons libérer des mains profanes, laissez l’y dormir en paix. Des mains pieuses fleuriront ma tombe, ma chère France sera la mère bien aimée qui viendra comme tant d’autres y prier, y pleurer. Dieu fera le reste ! Maintenant, si j’allais mourir dans un hôpital ou dans tout autre lieu ou il fut possible de recueillir mon corps, je désire de tout mon coeur être enterré à Thèze, à côté de chère grand-mère, cher grand père, en ce cher pays que j’ai constamment aimé du plus profond de mon être ! Dieu que je l’aime ce cher Thèze.

 

Dans mes papiers que l’on vous renverra, vous y trouverez deux manuscrits dont vous connaissez les textes : le carnet de route du début de la campagne et celui de Verdun. Ce dernier est prêt, pas entièrement, mais il peut paraître ainsi. Comme c’était mon idée, vous les ferez imprimer et en ferez don au Comité départemental des Prisonniers de Guerre des Hautes-Pyrénées. Mon argent suffira amplement aux frais d’imprimerie.

En prévision de trop grandes difficultés, vous garderez les manuscrits comme pieux souvenirs.

 

C’est tout, mes bien chers parents. Là-haut, avec mes grands parents, ma chère Madeleine et mon cher ami Jean, je prierai pour votre bonheur sur terre. Surtout ne vous frappez pas beaucoup, cette idée m’est trop cruelle pour que j’y songe réellement. Dites-vous toujours que je serai plus heureux là-haut que sur terre. Mon plus cher souvenir à M. et Mme Beau ainsi qu’à toute leur famille. À vous papa, maman, grand mère chéris, ainsi qu’à tous mes oncles, tantes, cousin, cousine, mon coeur et mes plus doux baisers. Votre fils bien aimé, qui quitte cette terre maudite pour le divin séjour des cieux, vous embrasse bien tendrement. Soyez certains qu’il fera son devoir et pourrez être contents de lui. Vive la France, vive la patrie chérie ».

Joseph Abadie